Le second œuvre est-il moins dangereux que le gros œuvre ? Ce que disent les chiffres 2024

L’installation électrique et la plomberie accidentent moins que la moyenne du BTP, les finitions beaucoup plus, et sur les maladies professionnelles l’écart avec le gros œuvre s’efface. Les indices de sinistralité 2024 du CTN B, lot par lot, et les taux AT/MP 2026 qui en découlent.

Article de fond Publié le 6 août 2026 11 min de lecture

La phrase circule dans les entreprises comme dans les CFA : le second œuvre abîme moins que le gros œuvre. On travaille à l’intérieur, on ne coule pas de dalle, on ne monte pas de banche. Les statistiques de l’Assurance Maladie permettent de vérifier, parce qu’elles descendent sous le niveau du secteur et séparent les travaux d’installation, les travaux de finition et la maçonnerie-charpente-couverture.

Le résultat ne tient pas en un mot. Selon le risque qu’on regarde, le second œuvre passe loin devant le gros œuvre, le rejoint, ou le dépasse.

« Le second œuvre, c’est moins dangereux »
Vrai pour l’intempérie et pour le lot technique, faux pour les finitions. En 2024, un salarié des travaux de finition subit 49,5 accidents pour 1 000 salariés contre 36,3 dans l’installation électrique et la plomberie, et l’indice de fréquence des troubles musculo-squelettiques des finitions (4,6) rejoint celui de la maçonnerie et du gros œuvre (4,7).

L’intempérie est le seul point où l’écart est franc

Le régime de chômage-intempéries du bâtiment fait exactement la distinction que la question suppose, et il la chiffre. Pour la 81ᵉ campagne, du 1ᵉʳ avril 2026 au 31 mars 2027, la cotisation appelée par les caisses CIBTP s’élève à 0,68 % pour les entreprises de gros œuvre et de travaux publics, et à 0,13 % pour celles du second œuvre. Un rapport de plus de cinq à un. L’assiette est celle des salaires plafonnés, diminuée d’un abattement annuel de 96 168 €.

Le régime est financé par le risque qu’il couvre. Un plaquiste ou un électricien en rénovation intérieure n’arrête presque jamais son chantier pour la pluie, et la caisse le lui facture en conséquence. Aucune autre cotisation du bâtiment ne sépare aussi franchement les deux moitiés du secteur.

Sur les accidents du travail, tout dépend du lot

Le CTN B, le comité technique national qui regroupe les industries du bâtiment et des travaux publics, a enregistré 72 633 accidents du travail en premier règlement en 2024, pour 1 904 223 salariés et 146 décès. Son indice de fréquence tombe à 38,1 accidents pour 1 000 salariés, en baisse de 4,5 %. Jamais si bas depuis plus de vingt ans.

Cette moyenne recouvre des écarts du simple au double. Le livret statistique de la sinistralité AT/MP 2024 du CTN B, publié en octobre 2025 par la Caisse nationale de l’assurance maladie, découpe les travaux de construction spécialisés en quatre regroupements de codes NAF.

Regroupement NAFSalariés 2024AT 2024IF 2024IF 2021
432 · installation électrique, plomberie, autres installations419 41115 23236,345,1
431 · démolition et préparation des sites101 7513 97039,046,8
433 · finitions (menuiserie, peinture, vitrerie, plâtre, sols et murs)332 42816 44049,561,2
439 · maçonnerie générale, gros œuvre, charpente, couverture370 21321 33157,670,2
Ensemble du CTN B1 904 22372 63338,147,7

Le lot technique est le moins accidentogène du bâtiment. Avec 36,3, il passe sous la moyenne du CTN B, laquelle intègre pourtant les bureaux d’études et les cabinets d’architecture, dont l’indice de fréquence est de 6,1. L’électricien et le plombier tiennent donc le haut du tableau, et l’idée reçue les décrit bien.

Les finitions, non. À 49,5, elles dépassent la moyenne du secteur de près de 30 %, et l’écart avec la maçonnerie-charpente-couverture, huit points, est plus étroit que la réputation des deux familles ne le laisse penser. Un peintre, un plaquiste, un solier travaillent dans un environnement statistiquement plus proche de celui d’un maçon que de celui d’un chauffagiste.

Sur les maladies professionnelles, l’écart s’efface

Les accidents baissent, les maladies montent. Le CTN B a enregistré 7 238 maladies professionnelles en premier règlement en 2024, en progression de 4,5 %, et 45 décès survenus avant consolidation, soit 21,6 % de plus qu’en 2023. Les troubles musculo-squelettiques représentent 88 % de ces maladies : 5 050 cas au titre du tableau 57 (affections périarticulaires provoquées par certains gestes et postures de travail), 692 au titre du tableau 98 (rachis lombaire et manutention manuelle de charges lourdes), 474 au titre du tableau 79 (lésions chroniques du ménisque).

Rapportés aux effectifs, ces TMS resserrent le classement que les accidents avaient étalé.

Regroupement NAFPart des salariés du CTN BMP 2024Part des MPTMS 2024IF TMS
432 · installation22,0 %1 31218,1 %1 1382,7
433 · finitions17,5 %1 67423,1 %1 5254,6
439 · gros œuvre, charpente, couverture19,4 %1 96027,1 %1 7564,7
Ensemble du CTN B100 %7 238100 %6 3583,3

Un dixième de point sépare les finitions du gros œuvre. Les deux familles sont au même niveau, 4,6 et 4,7 contre 3,3 pour l’ensemble du CTN B. Le geste répété, la posture contrainte, le travail au sol et au plafond ne sont pas des risques atténués du bâtiment : ce sont les risques dominants d’une partie du second œuvre.

Sur l’amiante, le classement s’inverse

Les maladies de l’amiante se concentrent sur le lot technique, le moins accidentogène du secteur. En 2024, le CTN B a reconnu 427 maladies liées à l’amiante, dont 240 pathologies cancéreuses. La CNAM en rattache 117 aux travaux d’installation électrique, de plomberie et autres installations, soit 27,4 % du total pour 22,0 % des effectifs. Les finitions en comptent 61, la maçonnerie-charpente-couverture 91.

La chronologie explique la surreprésentation sans la rendre caduque. Ces maladies mettent des décennies à se déclarer, elles renvoient donc à des expositions antérieures à l’interdiction de 1997. Mais les matériaux, eux, sont restés en place. Le percement, le tirage de câbles, l’intervention en chaufferie et les travaux sur canalisations dans un bâtiment ancien relèvent de la sous-section 4 du code du travail, et ils sont l’ordinaire du plombier comme de l’électricien.

22 décès par cancer broncho-pulmonaire lié à l’amiante (tableau 30 bis) imputés au CTN B en 2024, plus 16 au titre du tableau 30, soit 38 des 45 décès par maladie professionnelle du secteur.

Deux autres tableaux se lisent dans le même sens pour le second œuvre : le tableau 47, affections provoquées par les poussières de bois, avec 11 cancers et 3 décès en 2024, et le tableau 25, poussières minérales renfermant de la silice cristalline, avec 52 cas et 2 décès. Ce sont des expositions de menuisier, de carreleur et de plaquiste, et elles ont chacune leur valeur limite réglementaire.

Les accidents mortels ne racontent pas ce qu’on croit

Des 146 décès par accident du travail du CTN B en 2024, 69 font suite à un malaise survenu hors de la route et 22 à une chute de hauteur. Quatre sont des suicides, et 13 relèvent du risque routier, dont 9 malaises au volant. Malaises confondus, la cause est citée dans 78 des 146 cas. La maçonnerie générale et le gros œuvre (code 4399C) en concentrent 28 à eux seuls, soit 19,2 % du total, dont 9 chutes de hauteur.

Aucun code du second œuvre n’approche ce niveau. Les travaux de couverture par éléments (4391B) et l’installation d’eau et de gaz (4322A) arrivent ensuite avec 8 décès chacun, devant l’installation électrique (4321A), la menuiserie métallique et serrurerie (4332B) et le revêtement des sols et des murs (4333Z), à 6. Chez les installateurs d’eau et de gaz, cinq des 8 décès relèvent d’un malaise, un d’un suicide, un seul d’une chute de hauteur.

La chute de hauteur pèse plus lourd dans les conséquences que dans le compte : 16 % des accidents du CTN B, mais 25 % des incapacités permanentes et 26 % des journées d’arrêt. Les incapacités permanentes d’au moins 10 % ont progressé de 12,4 % en 2024. Le second œuvre y est exposé par ses propres situations de travail, du pied d’escabeau au montage d’échafaudage de pied pour un ravalement.

La tarification a déjà tranché, corps d’état par corps d’état

L’arrêté du 30 décembre 2025 relatif à la tarification des risques d’accidents du travail et de maladies professionnelles pour l’année 2026 fixe les taux nets collectifs par code risque. Tous secteurs confondus, le taux net moyen national s’établit à 2,08 %.

Code risqueActivités visées (codes NAF)Taux net 2026
45.3AFplomberie, génie climatique, électricité (4321A, 4322A, 4322B)3,77 %
45.4CEmenuiserie extérieure, menuiserie métallique et serrurerie (4332A, 4332B)5,49 %
45.4LEisolation et finitions, aménagements intérieurs (4331Z, 4333Z, 4334Z, 4339Z)6,16 %
45.2BEautres travaux de gros œuvre, entreprise générale (4399C, 4120A, 4120B)7,39 %
45.2JDcouverture, charpente en bois, étanchéité (4391A, 4391B, 4399A)8,73 %

Le classement suit celui de la sinistralité, et il range le second œuvre aux deux extrémités. Plomberie, génie climatique et électricité portent le taux le plus bas du bâtiment ; la couverture-étanchéité, que la CAPEB compte elle aussi au second œuvre, porte le plus élevé, au-dessus du gros œuvre. C’est une des raisons pour lesquelles le couvreur change de camp selon la nomenclature qui le classe.

L’écart se mesure sur une feuille de paie. Six compagnons professionnels au coefficient 210, payés au minimum francilien de 2 038 € mensuels fixé par l’accord régional du 5 novembre 2025 étendu le 27 janvier 2026, représentent 146 736 € de masse salariale annuelle. La cotisation AT/MP correspondante atteint 5 532 € en installation électrique, 9 039 € en plâtrerie et 12 810 € en couverture. Le même effectif, la même paie, 7 278 € d’écart entre les deux extrêmes.

Deux règles décalent ce calcul. Le taux collectif ne vaut qu’en dessous de vingt salariés : entre 20 et 149, le taux devient mixte et intègre la sinistralité propre de l’entreprise, et le seuil doit être franchi cinq années consécutives pour que le mode change. Par ailleurs, depuis mars 2026, une entreprise qui fabrique en atelier et pose sur chantier peut demander à sa Carsat le code risque 45.4MC, « ateliers des entreprises du bâtiment et des travaux publics », tarifé à 2,08 % et gelé à ce niveau jusqu’en 2028, pour les seuls personnels affectés à l’atelier.

Ce que le BTP paie déjà pour sa sinistralité

Le taux moyen notifié aux 344 235 sections d’établissement du CTN B en 2024 est de 4,03 %, et le taux calculé pour 2025 de 4,36 %. C’est le plus élevé des neuf comités techniques nationaux, devant le bois-ameublement à 2,92 % et loin devant les activités de services à 0,83 %. Le secteur porte 15 % des sections d’établissement et 9 % des salariés du régime général.

Le déséquilibre est encore plus marqué sur les majorations de cotisation pour risque, celles que la Carsat notifie après une mise en demeure restée sans effet. Sur les 773 sections majorées en France en 2024, le rapport annuel 2024 de la branche accidents du travail et maladies professionnelles en rattache 432 au BTP, soit 56 %, pour 5 900 485 € de cotisations supplémentaires et une moyenne de 13 659 € par établissement. Environ 66 % des 292 nouvelles majorations notifiées dans l’année visent des activités du secteur.

Sources
  • CNAM / Direction des risques professionnels, Livret statistique de la sinistralité AT/MP 2024 du CTN B — Industries du Bâtiment et des Travaux Publics, réf. 2025-145, octobre 2025.
  • Assurance Maladie — Risques professionnels, Rapport annuel 2024 : éléments statistiques et financiers, novembre 2025.
  • Arrêté du 30 décembre 2025 relatif à la tarification des risques d’accidents du travail et de maladies professionnelles pour l’année 2026, JORF du 31 décembre 2025.
  • CIBTP, cotisations chômage-intempéries, 81ᵉ campagne (1ᵉʳ avril 2026 au 31 mars 2027).
  • ameli.fr, calcul du taux de cotisation AT/MP selon l’effectif de l’entreprise.
  • FFB, création du code risque 45.4MC « ateliers des entreprises du bâtiment et des travaux publics », mars 2026.